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Delaissant la Route 66 et l'Amerique, j'ai choisi il y a 6 mois de vivre le reve Indien le long de la National Highway 6 Bombay-Calcutta. Avant de faire mes valises pour Delhi, c'etait quand meme la moindre des choses que de rendre un hommage a cette foutue autoroute jamais finie (ou toujours recommencee comme aurait dit Paul Valery plus poetiquement), sur laquelle j'ai passe deux heures par jour, six jours par semaine depuis mon debarquement dans le Chhattisgarh. En effet c'est le plus court chemin entre mon hotel a Bhilai et mon bureau a Rajnandgaon et pour cause: tous deux ont pignon sur autoroute.
Du coup il y aurait de quoi ecrire un roman sur cette voie sacree de l'Inde du centre et d'ailleurs je ne serais pas etonne que la deesse NH6 Devi fasse parti du pantheon Hindou. Mais comme je ne m'appelle pas pas Jack Kerouac, vous allez devoir vous contenter de ces quelques anecdotes sur cette route et sur mon chauffeur Dinesh, sympathique Hermes du sous-continent.
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Slalom geant
En theorie, la NH6 est une 2x2 voies mais en realite l'autoroute est rarement ouverte dans les deux sens pour cause d'eternels travaux: si Tantale avait vecu ici, son supplice aurait ete de construire la NH6. Comme il se doit en Inde, les parties ''fermees'' le sont tout aussi peu efficacement que l'autoroute dans son ensemble est "ouverte", ce qui permet a Dinesh d'utiliser sa science en mathematiques combinatoires pour varier presque jusqu'a l'infini les possibilites de trajets sur ce qui n'est, apres tout, qu'une ligne droite. Si ce slalom geant et tres distrayant permet parfois d'eviter les embouteillages dans les villes, il n'est pas sans risque car exceptionellement, il arrive que l'autoroute soit fermee pour une bonne raison: rupture dans la chaussee, route barree par des camions de travaux, ou piscine depuis que la mousson a commence.... Dans ce cas rejoindre la partie ouverte peut s'averer perilleux, d'autant plus que Dinesh a pour principe de ne jamais faire demi tour. Heureusement, la petite Tata Indica ne nous a jamais decus dans ses capacites de franchissement...
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Securite routiere
Ici plus qu'ailleurs la route tue et le nombre de vies humaines sacrifiees chaque annee sur l'autel de NH6 Devi doit se compter par centaines, sans parler des milliers de chiens ecrases. Chaque semaine je peux contempler le spectacle stupefiant de camions renverses en equilibre precaire dans des positions dignes des meilleurs yogis: verticalement pare brise contre sol, sur deux roues l'avant surplombant le vide apres avoir defonce la barriere d'un pont, plie en trois... La pratique du duel au klaxon lors des depassements (duel klaxonnant que l'on remporte lorsque le vehicule d'en face se rabat, intimide par le klaxon) est une des causes principales de ces accidents mortels. L'alcool au volant chez les routiers en est une autre. Enfin le port de la ceinture de securite est inconcevable, comme en temoignent les belles marques de poussiere sur mes chemises blanches des que je la porte. Un bel exemple du retard de l'Inde en matiere de securite routiere avec cette petite phrase rapportee par une connaissance a propos d'une de ses connaissances: "At least when he drinks, he drives carefully." Voila qui ferait un bon slogan pour une future campagne...
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La route maudite
Depuis deux semaines, Dinesh ne fait que rapporter a qui veut l'entendre cet etrange evenement: Il y a quelques jours, a un feu rouge, en l'absence de vent et sur terrain plat, la voiture aurait reculee de 2 a 3 metres sans que la marche arriere soit enclenchee. Bien que passager de la Tata Indica durant ces quelques secondes de surnaturel, je ne m'en suis meme pas rendu compte, trop plonge dans ma lecture du moment. Quelle que soit la verite, Dinesh est maintenant persuade que la voiture est hantee... La voiture ou la route? L'elargissement a 4 voies dans un pays aussi peuple ne s'est pas fait sans de nombreuses destruction d'habitats, voire pire encore: D'apres Naved, au centre du carrefour de Supela, precisement a l'endroit ou l'etrange marche arriere a eu lieu, se dressait un dargah (la tombe d'un saint soufi) jusqu'a ce que l'impitoyable NH6 Devi et sa cohorte de bulldozers passe par la. Vraiment le genre d'histoire a me faire preferer le train...
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La route en chantant
Quel que soit leur talent vocal les gens d'ici aiment chanter, et c'est de loin le souvenir le plus sympathique que je garderai de mon sejour dans le Chhattisgarh. Avec sa voix en pleine mue (j'espere que ca s'arrangera quand il sortira de l'adolescence), Dinesh ne fait pas exception et c'est tant mieux. Avec la lecture et le slalom geant, la chanson est la meilleure facon de tuer ses deux heures quotidiennes et monotones sur la route. Et au dela de ce passe temps, acquerir une culture musicale populaire s'avere tres utile dans la vie de tous les jours, un peu a l'image de la boite a outils de 10 proverbes hindi a tout faire que Poopoo m'a genereusement offert avant mon depart de Londres. Surtout depuis que Dinesh m'a fait decouvrir les tresors de la chanson populaire en langue chhattisgarhi, lisez plutot cet extrait digne des meilleures trouvailles de Brassens sur les amours adolescentes:
"Turi ice cream kha ke, Pharar ho gai ji." qui se traduit par:
"Apres avoir mange sa glace, elle a foutu le camp la demoiselle"
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Dinesh en un paragraphe
Membre de la caste des Satnami, Dinesh est mon chauffeur a temps plein depuis que le precedent, cet imbecile d'Aswani, s'est fait virer pour avoir insulte son patron (non Niko t'es pas tout seul). La premiere fois que je l'ai vu, je lui ai donne 14 ans mais il m'a jure en avoir 18. Quelque soit son vrai age, il a beaucoup muri physiquement et pris la confiance depuis son mariage en avril. Il aurait bien aime etre policier mais il n'est pas alle au bout du cursus scolaire requis, et comme il le reconnait lui meme, cela aurait ete de toutes facons difficile avec son physique de crevette: "Policewalle ko body chaiye, mere ko body nahi hai". Il aurait aussi aime apprendre l'anglais mais malheureusement dans l'ecole de son village, le prof d'anglais ne parlait pas anglais. Du coup Dinesh est devenu chauffeur comme son pere, qui lui conduit des camions. Comme tous les chauffeurs, il a tendance a macher du sitar (sorte de chique). Comme je ne comprenais rien a son hindi la bouche pleine, il m'a promis d'arreter pour se consacrer exclusivement a la cigarette. Quand je lui ai repondu que fumer des cigarettes n'etait pas non plus indispensable il s'est oppose categoriquement: "No sir, toilet jane ke liye, cigarett pine bahut zaruri hai"
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